Le 10 février dernier, nous recevions Violeta Ramirez sur le campus sophipolitain de l’École des Mines dans le cadre de la projection de son documentaire « Transition sous tension : enquête sur l’ouverture d’une mine de lithium [dans l’Allier] ».
Cette projection s’est conclue par un débat avec la réalisatrice.
L’entretien entre Violeta Ramirez et Marie Codet, doctorante au CMA (Mines Paris-PSL) labellisée TTI.5, revient sur ce projet ainsi que sur les thématiques abordées lors du débat.
A propos :
La décarbonation du secteur des transports, telle qu’actuellement conçue, implique une demande croissante en lithium, métal essentiel à la production des batteries des véhicules électriques. Pour favoriser la sécurisation de nos approvisionnements, des projets miniers ont vu le jour sur le sol français. C’est notamment le cas dans l’Allier, où l’entreprise Imerys porte le projet EMILI, qui vise l’ouverture d’une mine de lithium.
La chercheuse Violeta Ramirez a mené une enquête anthropologique sur place, et réalisé le film Transition sous tension, qui en retrace les résultats.
Entretien :
- Pouvez-vous vous présenter en quelques mots s’il vous plaît ?
Je suis anthropologue social, je me suis formée à l’Université de Buenos Aires en anthropologie, puis j’ai continué mes études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et à l’Université Paris-Nanterre, où j’ai fait doctorat en anthropologie filmique sur la sobriété énergétique.
- Pouvez-vous nous donner plus de détails sur le film Transition sous tension ?
Le film Transition sous tension (2024, 53 minutes) a été réalisé en 2023 dans le cadre d’un post-doctorat à l’Université Savoie-Mont Blanc, financé par le Labex ITTEM, et encadré par les géographes Marie Forget et Camille Girault. Le projet avait pour objectif d’étudier les répercussions territoriales des politiques de transition énergétique. Étant donné qu’il a démarré en janvier 2023, quelques mois après l’annonce par la compagnie minière Imerys du projet de mine de lithium dans l’Allier, nous avons choisi ce terrain d’étude. Très vite, dès février 2023, j’ai commencé à me rendre sur le terrain d’enquête, dans la commune d’Echassières et les communes voisines de l’Allier et du Puy-de-Dôme comme Servant, Bellenaves, Coutansouze, etc. J’ai suivi une méthodologie d’ethnographie filmée, c’est-à-dire que j’ai fait un travail d’immersion dans le territoire en filmant les observations et entretiens réalisés avec les différents acteurs du territoire (les habitants et les élus, l’ONF, la compagnie minière, etc).
- Dans ce projet, vous avez interrogé la perception des acteurs. Est-ce que vous pourriez nous faire une typologie des avis qui sont ressortis de votre étude ?
De façon schématique, j’ai retrouvé en 2023, au lendemain de l’annonce du projet, deux types d’avis. D’un côté, pour une certaine catégorie d’habitants, ce projet était globalement bien accueilli parce qu’il se montrait en continuité avec les activités traditionnelles du territoire, en lien avec l’exploitation du sol et du sous-sol. L’activité minière est aujourd’hui limitée à l’extraction de kaolin, dans une carrière qui appartient à Imerys depuis 2005. Mais depuis des siècles, on exploite différents minéraux dans la région, et de ce même gisement de granite, on a extrait du tungstène jusqu’à la moitié du XXe siècle. Donc une partie des habitants du territoire concevait ce projet comme étant en continuité avec ces activités traditionnelles, et considéraient aussi que c’était un des seuls moyens de maintenir localement la population, les services et les commerces. D’un autre côté, il y avait une autre vision, plutôt portée par des nouveaux résidents du territoire, en tout cas pas par les familles les plus anciennes, qui s’opposaient au projet. Dans cette vision, le projet est perçu comme étant en contradiction avec le respect des limites planétaires, étant donné son emprise sur le territoire, et les consommations et les pollutions associées. Certaines de ces personnes contestent aussi le modèle de société dans lequel le projet s’insère : la croissance énergétique, le consumérisme, etc.
- Justement, quels étaient les arguments environnementaux abordés par les différents acteurs, qu’ils soient « pour » ou « contre » ?
La question de l’eau est apparue très vite comme une inquiétude dans mon enquête. Cela dit, j’ai aussi entendu des arguments du type « toutes les industries consomme de l’eau, donc la consommation de la compagnie minière n’est pas une exception ». Mais de manière générale, il y avait une forte préoccupation, aussi bien pour la quantité d’eau consommée que pour son éventuelle pollution, une fois que l’eau est mélangée à des produits chimiques et aux éléments polluants de la roche. L’interrogation autour de l’atteinte aux nappes phréatiques est apparue comme une question sans réponse, jusqu’à très récemment, où l’un des experts en ingénierie environnementale d’Imerys a déclaré, lors d’une réunion de la commission locale de l’eau (CLE), que la nappe phréatique allait être touchée. La question de la consommation et de la pollution de l’eau était l’argument où tout le monde se retrouvait, une inquiétude partagée.
Il y avait aussi la question de la forêt : on s’est très vite aperçu que l’extension de l’actuelle carrière pouvait avoir un impact sur la forêt des Colettes qui est juste à côté du site, sur le gisement. Ici, on a eu des va-et-vient d’arguments entre la compagnie minière et les associations environnementalistes pour savoir s’il y aurait, ou pas, des coupes de la forêt liées à l’exploitation.
- Quelle a été la réception de votre documentaire auprès des populations concernées ?
Le documentaire a été bien accueilli par beaucoup d’acteurs, mais moins bien accueilli par les opposants au projet. Probablement, parce qu’ils s’attendaient à ce que le film aille dans leur sens, ou en tous cas qu’il vienne affirmer ou nourrir leur lutte. Mais le film porte une position neutre par rapport à cette controverse locale, il donne à voir les différents points de vue et arguments qui existent. Ce faisant, il montre la complexité du sujet de la transition énergétique, mais aussi de la ruralité. Cela me paraissait être le travail de restitution le plus juste au regard de ce que j’avais observé sur le territoire.
- Y a-t-il eu des suites après la diffusion ?
Oui, après la diffusion du documentaire, la Commission Nationale du Débat Public a mené le débat public sur le projet de mine de lithium entre mars et juillet 2024. J’ai suivi ce débat, et les différentes restitutions qu’il y a eu par la suite. J’ai aussi fait un dernier séjour d’enquête de terrain en avril 2025 où j’ai pu échanger avec certains des acteurs et habitants, par rapport aux suites du projet de mine et aux évolutions du territoire. J’ai croisé à ce moment-là le Commissaire enquêteur qui menait l’enquête publique sur l’autorisation des sites pilotes qu’Imerys souhaite développer pour tester les procédés industriels et d’extraction. Ma dernière visite date donc d’il y a presque un an, et j’espère pouvoir y retourner dans les mois qui viennent pour avoir un suivi de ce projet et de la réception qui lui est réservée.
- Si vous aviez une conclusion à tirer de votre documentaire, quelle serait-elle ?
Les différents points de vue présents dans mon film se rejoignent sur un point : si on avait un modèle de société fondé sur la sobriété, tout le monde se retrouverait. Ceux qui adhérent localement au projet de mine ne cherchent pas du tout à surconsommer, ils demandent à relocaliser les productions au niveau national et local, et à ne pas abandonner les territoires ruraux. Donc, sur la question de la mobilité qui est essentielle au marché du lithium, si des solutions de mobilité étaient proposées, comme le transport en commun ou des véhicules légers, cela changerait le quotidien du monde rural.
- Pour finir, pouvez-vous nous parler de vos futurs travaux ?
Je travaille justement sur les véhicules intermédiaires en milieu rural, c’est-à-dire, tous les véhicules situés entre le vélo et la voiture. C’est un projet financé par l’ADEME, et pour lequel je suis chercheure à l’École nationale des travaux publics (ENTPE) à Lyon. Ceux-ci pourraient être une solution de mobilité individuelle pour les territoires ruraux dans lesquels les transports en commun ne répondent pas à tous les besoins. Ces véhicules ont des batteries très légères et certains utilisent aussi la force mécanique, car ils fonctionnent avec un pédalier. Ils consomment très peu de ressources, pèsent entre 150 et 300 kilogrammes là où les SUV pèsent 2 à 2,5 tonnes. Ce sont ces baisses de consommation d’énergie et de ressources dont on a besoin pour aligner notre demande avec les limites planétaires.
Pour aller plus loin :
- Le site du film : https://labexittem.fr/science-et-societe/transition-sous-tension-dans-le-massif-central-enquete-et-documentaire/
- Les articles de Violeta Ramirez : https://www.researchgate.net/profile/Violeta-Ramirez-3/research
- Le site de Violeta Ramirez : http://www.violetaramirez.com/
- Miailhes (2026). « Le projet de mine EMILI et la promesse de souveraineté minérale à l’aune de l’analyse filière », Les temps qui restent, https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-8/le-projet-de-mine-emili-et-la-promesse-de-souverainete-minerale-a-l-aune-de-l-analyse-filiere
- La thèse de Marie Codet : https://theses.fr/s376410
- The Conversation : « Mine de lithium dans l’Allier : l’importance du passé minier dans l’accueil local du projet » – lire l’article
- Université Savoie Mont-Blanc : « Transition sous tension : un regard anthropologique sur la transition énergétique dans l’Allier » – lire l’article
- Radio anthropocène : « L’extractivisme minier, une transition sous tension ! » – écouter le podcast
Photos ©Laurent Schiatti De Monza